Le terme sorcière vient du latin sortiarius, « celle qui tire les sorts ». Mais derrière ce mot unique se cache une mosaïque de rôles et de figures. Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, la « sorcière » pouvait être guérisseuse, sage-femme, herboriste, devineresse, magicienne… ou tout simplement une femme en marge des savoirs officiels.
Ce mot a longtemps été un miroir des peurs et des fantasmes : à la fois celle qui soigne et celle qu’on accuse d’empoisonner, celle qui protège et celle qui maudit. Loin d’être une catégorie stable, la sorcière est un archétype mouvant, qui reflète l’évolution des sociétés et leurs rapports au féminin, au sacré et à la nature.

Les sorcières de l’Antiquité et du Moyen Âge
Bien avant les procès de sorcellerie, les femmes qualifiées de magiciennes ou d’enchanteresses avaient une place importante.
- Dans la Grèce antique, on trouve Circé et Médée, célèbres magiciennes capables de transformer les hommes ou de défier les héros.
- Dans les campagnes médiévales européennes, des femmes connaissaient les plantes médicinales, les cycles lunaires, les rituels de fertilité et de guérison.
- Certaines pratiquaient la divination, invoquaient des esprits protecteurs ou malicieux, et transmettaient leur savoir par la tradition orale.
Ces pratiques, parfois intégrées à la vie communautaire, pouvaient aussi être suspectées d’hétérodoxie, car elles échappaient aux cadres religieux et médicaux officiels.
Les chasses aux sorcières : peur et pouvoir
Du Moyen Âge tardif jusqu’au XVIIᵉ siècle, l’Europe fut traversée par les grandes chasses aux sorcières. Des dizaines de milliers de personnes, majoritairement des femmes, furent accusées de sorcellerie, souvent dans des contextes de crise : famines, épidémies, conflits religieux.
Les procès étaient rarement fondés sur des faits tangibles. Ils mêlaient superstition, peurs populaires et motivations politiques. Accuser une femme de sorcellerie, c’était souvent sanctionner un écart social, religieux ou moral : une veuve trop indépendante, une guérisseuse trop influente, une marginale dérangeante.
Les bûchers n’ont pas condamné des vols en balai, mais bien une transgression de l’ordre établi. Ces violences révèlent la peur d’un pouvoir féminin autonome, lié à la nature, au savoir empirique et aux rites ancestraux.

Une figure ambivalente : entre sagesse et menace
La sorcière n’a jamais eu un visage unique.
- Dans les traditions païennes et folkloriques, elle pouvait être une prêtresse, une guérisseuse, une gardienne des savoirs anciens.
- Dans les récits chrétiens, elle devint complice du diable, tentatrice, symbole du danger moral.
- Dans les contes, elle est à la fois ogresse et initiatrice, gardienne d’épreuves et passeuse de savoir.
Cette ambivalence est essentielle : la sorcière est une gardienne des seuils, située entre le monde des vivants et celui des esprits, le savoir officiel et les secrets occultes.
Figures mythiques et folkloriques
La sorcière prend mille visages dans les mythes et les contes :
- Baba Yaga, dans le folklore slave, vit dans une maison montée sur des pattes de poulet. Elle peut être cruelle ou généreuse, selon la manière dont on l’aborde.
- Morgane, dans la légende arthurienne, oscille entre guérisseuse, prêtresse et enchanteresse. Elle est parfois alliée, parfois ennemie du roi Arthur.
- La sorcière de Hansel et Gretel, ogresse des contes germaniques, incarne la peur de la faim et du danger caché dans la forêt.
Ces figures ne sont pas « malfaisantes » au sens moderne. Elles sont des archétypes initiatiques : elles testent, transforment et obligent le héros à grandir. Elles peuvent parfois être des ennemies mais aussi des guides.
Sorcières et savoirs anciens
Derrière les récits effrayants se cachent des pratiques concrètes. Les sorcières connaissaient les vertus des plantes : l’armoise pour les cycles féminins, la mandragore pour ses pouvoirs hallucinatoires, le millepertuis comme protecteur. Elles étaient souvent les médecins populaires des villages, soignant par observation, intuition et transmission. Leur lien avec la lune et les cycles naturels était central.
La sorcière moderne : symbole de résistance
Aujourd’hui, la figure de la sorcière connaît une renaissance. Elle est devenue un symbole féministe et spirituel. Elle incarne :
- La résistance à l’oppression patriarcale.
- L’autonomie des corps et des savoirs.
- La reconquête des médecines naturelles et des spiritualités païennes.
Des mouvements néo-païens comme la wicca la célèbrent comme prêtresse des cycles et gardienne de la Terre. Dans la culture contemporaine, la sorcière est passée du statut d’ennemie à celui d’icône inspirante.
Elle nous invite à écouter notre intuition, respecter les cycles, interroger les dogmes et accompagne les luttes et les quêtes de liberté d’aujourd’hui.
Mémoire et renaissance
Les sorcières, qu’elles soient guérisseuses, magiciennes ou rebelles, sont des gardiennes de secrets anciens. Elles portent la mémoire d’un savoir enraciné dans la nature mais aussi la trace des peurs et des violences qui les ont persécutées.
Elles incarnent l’ambivalence : alliée et ennemie mais dans leur ombre se cache une lumière : celle d’une puissance qui défie les structures, qui résiste aux oppressions et qui renaît sans cesse.
Aujourd’hui, la sorcière est honorée comme figure tutélaire, inspirante et moderne. Elle nous rappelle que derrière les dogmes et les peurs, il existe une autre voie : celle de l’intuition, de la liberté et des cycles de la Terre.