Des mythes chinois aux légendes celtes, des récits mésoaméricains aux épopées indiennes, le dragon est partout. Tantôt serpent gigantesque, tantôt créature écailleuse ailée, tantôt monstre flamboyant aux griffes et aux cornes, il fascine par son ambiguïté.
Il peut être protecteur ou destructeur, source de prospérité ou incarnation du chaos. Mais partout, il garde une fonction essentielle : celle de gardien. Gardien d’un trésor, d’un savoir, d’un seuil initiatique, il incarne les forces brutes de la nature et de la transformation.

Les dragons d’Asie : harmonie et prospérité
En Chine, au Japon, en Corée et au Vietnam, le dragon est une figure bénéfique.
Le lóng chinois (龙) est un dragon allongé, sans ailes, au corps couvert d’écailles, avec des bois de cerf et de longues moustaches flottantes. Maître des mers et des nuages, il incarne le yang, principe actif, souffle vital, équilibre du Tao.
- On l’invoquait pour la pluie, la fertilité des champs, la prospérité.
- Les empereurs se disaient « fils du dragon », héritiers d’une puissance cosmique.
- Dans les textes taoïstes comme le Zhuangzi, le dragon est symbole d’élévation spirituelle, un être qui s’élance entre ciel et terre.
Au Japon, le dragon (ryū) garde des temples et des sources sacrées. En Corée, il est associé à la chance et à la bienveillance royale. En Asie, le dragon est un allié, protecteur des royaumes et médiateur entre le ciel et les hommes.
Les dragons d’Europe : l’épreuve et la peur
En Europe, le dragon prend une dimension différente. Il devient souvent l’adversaire des héros, l’incarnation du chaos à vaincre.
- Dans la Grèce antique, Python, serpent-dragon de Delphes, est terrassé par Apollon.
- Dans la mythologie nordique, Fáfnir, ancien homme devenu dragon, garde un trésor maudit.
- Dans la légende chrétienne, le dragon devient symbole du mal absolu. Saint Georges ou saint Michel le combattent, non plus comme gardiens initiatiques, mais comme incarnations du démon.
Cette diabolisation chrétienne transforme la figure du dragon. Jadis gardien de seuils ou gardien de trésors, il devient le monstre à abattre, miroir des peurs religieuses face aux anciens cultes païens.
Mais au-delà du monstre, le mythe conserve une structure initiatique : vaincre le dragon, c’est franchir une étape, obtenir un savoir, se transformer soi-même.
Les dragons cosmogoniques : forces de la création
Dans d’autres traditions, le dragon ou le serpent géant incarne les forces primordiales de la création du monde :
- En Mésopotamie, Tiamat, la déesse-dragon des eaux primordiales, est vaincue par Marduk. Son corps devient le ciel et la terre : le cosmos naît de son sacrifice.
- Chez les Toltèques et Aztèques, Quetzalcoatl, le « serpent à plumes », est dieu du vent, de la connaissance et de la fertilité. Il est créateur et civilisateur.
- En Inde, les Nāgas, serpents sacrés, veillent sur les eaux et les trésors souterrains, et offrent des initiations spirituelles.
- En Afrique, dans la cosmogonie des Fon du Dahomey, le serpent céleste Aido Hwedo soutient le monde sur son dos, garant de l’équilibre de la terre.
Partout, le dragon apparaît comme force originelle : tantôt destructrice, tantôt créatrice, mais toujours liée au destin du monde.
Symbolisme initiatique : le gardien du seuil
Qu’il soit bénéfique ou monstrueux, le dragon joue souvent le rôle de gardien du seuil. Il se tient à l’entrée des mondes interdits : grottes, montagnes, sources, trésors.
Pour le héros, affronter le dragon est une épreuve initiatique, qui lui permet de vaincre sa peur, entrer dans l’inconnu, et rapporter un savoir, une puissance ou une transformation.
Le dragon incarne donc l’ombre intérieure. Le héros qui le combat affronte ses propres limites, son chaos intime. Le trésor qu’il obtient est à la fois matériel et symbolique (sagesse, pouvoir, maturité).
Le dragon, entre désir et crainte
Le dragon est paradoxal :
- Il fascine parce qu’il est puissant, flamboyant, porteur de richesses et de mystères.
- Il terrifie parce qu’il est l’ombre, l’épreuve, le chaos qui menace l’ordre établi.
Le dragon est donc le gardien de la transformation. Il nous invite à descendre dans nos propres abîmes, à affronter notre feu intérieur, pour en revenir changés.
Le souffle des dragons
Qu’il soit protecteur en Asie, adversaire en Europe, créateur en Mésopotamie ou soutien du monde en Afrique, le dragon est une figure universelle. Partout, il incarne les forces primordiales, ces puissances qui précèdent la civilisation et que les héros doivent affronter ou apprivoiser.
Il est le gardien des trésors visibles et invisibles. Il est l’ombre qui défie, mais aussi la lumière qui attend derrière l’épreuve.
Le dragon nous rappelle qu’au bout de chaque combat se cache une renaissance, un pouvoir ou une version plus grande de nous-mêmes. Et que parfois, pour grandir, il faut oser affronter le feu sacré qu’il garde au cœur des mondes.