Le terme chaman vient de la langue des Toungouses de Sibérie (šaman), et signifie littéralement « celui qui sait ». Mais la fonction qu’il désigne dépasse largement ce territoire. Partout sur la planète, on retrouve une figure semblable : un intermédiaire entre les vivants et les esprits, le monde visible et l’invisible. Des steppes mongoles aux forêts amazoniennes, des Aborigènes d’Australie aux Sami de Scandinavie, des Bantous d’Afrique aux Aztèques du Mexique, le chaman est un voyageur d’âmes. Il soigne, il guide et rétablit l’équilibre.
Le chaman n’est pas un prêtre au sens institutionnel. Il ne prêche pas une doctrine, c’est un médiateur, celui qui, par des rites, des chants et des transes, entre en dialogue avec les forces invisibles pour le bien de sa communauté.

L’épreuve initiatique : mourir pour renaître
On ne « choisit » pas de devenir chaman. Ce sont les esprits, les ancêtres ou une épreuve de vie radicale qui appellent celui ou celle qui portera ce rôle.
La littérature anthropologique parle de la « maladie initiatique ». Souvent, le futur chaman traverse :
- une maladie grave ou incompréhensible,
- une expérience de mort imminente,
- une crise psychique ou spirituelle vécue comme un effondrement intérieur.
Cette épreuve est interprétée comme une mort symbolique. L’individu est dépouillé de son ancienne identité, puis renaît avec un nouveau rôle : celui de pont entre les mondes.
Chez les Mongols, on dit que l’âme du futur chaman est découpée et reconstruite par les esprits. Chez certains peuples d’Amazonie, une intoxication volontaire par les plantes ouvre le seuil des visions. Partout, la logique est la même : la souffrance ouvre la porte de la connaissance.
Le voyage chamanique : franchir les trois mondes
Le cœur du chamanisme est le voyage. Par le chant, la danse, le rythme du tambour ou l’usage de plantes sacrées, le chaman quitte l’ordinaire et entre en transe. Il explore alors trois plans d’existence :
- Le monde d’en haut : celui des dieux, des esprits célestes, des visions lumineuses.
- Le monde d’en bas : royaume des ancêtres, des animaux totems, des forces souterraines.
- Le monde du milieu : notre réalité quotidienne, où les énergies invisibles se manifestent.
Dans ces voyages, le chaman apprend, négocie, combat parfois, et revient avec un message ou un remède. À son retour, souvent épuisé, il rétablit l’harmonie dans sa communauté.

Une diversité de traditions
Il n’existe pas « un » chamanisme, mais des centaines de formes, adaptées à chaque culture :
- En Sibérie, le chaman porte souvent des costumes ornés de plumes, d’os et de métal. Il invoque les esprits du feu, du vent et des animaux.
- Chez les peuples d’Afrique, le nganga ou le sangoma communique avec les morts, interprète les rêves, lit dans les cauris et protège la communauté.
- En Amérique autochtone, l’homme- ou la femme-médecine bat le tambour, chante, et appelle les animaux totems. Le jaguar, l’aigle ou le loup sont des guides spirituels.
- En Océanie, le tohunga canalise le mana, cette énergie vitale, dans les corps et les symboles.
- Chez les Sami du Nord, le noaidi bat le tambour runique pour guider les troupeaux et dialoguer avec les esprits de la nature.
Toutes ces traditions partagent une vision animiste : le monde entier est vivant. Les pierres, les arbres, les rivières, les animaux et les rêves portent une conscience et une force.
Le chaman comme gardien du lien
Dans les sociétés traditionnelles, le chaman est avant tout un gardien d’équilibre. Il veille à ce que les humains vivent en harmonie avec la nature, les esprits et leurs ancêtres.
Il sait que la maladie n’est pas seulement physique : elle peut venir d’un déséquilibre spirituel, d’une parole rompue, d’un lien trahi. Sa mission est de restaurer les liens invisibles : entre l’âme et le corps, les vivants et les morts et/oula communauté et l’univers.
Dans un monde moderne qui croit tout séparer : le corps et l’esprit, l’homme et la nature, la science et le sacré, la figure du chaman réapparaît comme un archétype universel qui nous rappelle que tout est lien.
Parallèles psychologiques et modernes
Le psychiatre Carl Gustav Jung a souvent rapproché le travail des chamans de celui des analystes modernes. Le chaman, par ses voyages intérieurs, explore l’inconscient collectif et ramène des images, des symboles et des récits de guérison.
Aujourd’hui, le chamanisme renaît à travers des pratiques néo-chamaniques, souvent inspirées par l’Amazonie ou la Sibérie. Des cérémonies d’ayahuasca, de respiration holotropique, ou des stages de tambour proposent une redécouverte du voyage intérieur.
Si ces pratiques suscitent parfois la controverse, elles révèlent un besoin profond : celui de renouer avec des formes de spiritualité incarnée, où la guérison ne passe pas seulement par les médicaments, mais aussi par le sens, le symbole et l’expérience directe.
Le chaman aujourd’hui : un archétype universel
Dans la culture contemporaine, le chaman est devenu une figure tutélaire, présente aussi bien dans les spiritualités alternatives que dans la littérature, l’art ou la pop culture.
Comme Anansi tisse ses histoires, comme Dionysos brise les masques, le chaman incarne une fonction intemporelle : celle de rappeler que le monde est plus vaste que ce que nous voyons.
Ecouter ce que le monde nous dit
De la Sibérie glacée aux forêts amazoniennes, des steppes mongoles aux îles du Pacifique, le chaman incarne une fonction universelle : voyager entre les mondes pour restaurer l’équilibre.
Il rappelle que la guérison n’est pas seulement un acte médical, mais une réconciliation avec l’invisible. Que la sagesse vient autant des rêves et des arbres que des livres. Que le cosmos entier est un tissu vivant, dont nous sommes une part.
Dans un monde pressé et fragmenté, la figure du chaman renaît comme une invitation : réapprendre à écouter les liens, les symboles, les rythmes, et ce que le monde essaie de nous dire.