Gravures Rupestres de Tanum : L'Histoire Mystique de l'Âge du Bronze

Gravures Rupestres de Tanum : L'Histoire Mystique de l'Âge du Bronze

Il y a trois mille ans, un homme s'avance vers une dalle de granit polie par les glaciers, un burin de bronze à la main. La nuit tombe sur la côte du Bohuslän. Avant que la lune ne se lève, il aura gravé un navire : un long vaisseau qui ne touchera jamais l'eau, mais qui voguera, lui, à travers les siècles. Ce navire, vous pouvez encore le voir aujourd'hui.

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Sur les rivages déchirés de la Suède occidentale, dans une province nommée Bohuslän, dorment plus de six cents sites de gravures rupestres. Ensemble, ils forment l'un des plus vastes ensembles d'art préhistorique d'Europe : les hällristningar de Tanum. Inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1994, ces images taillées dans la roche racontent l'histoire d'un peuple disparu, d'une cosmologie oubliée, et d'un dialogue silencieux entre l'homme et le sacré qui dura près de mille deux cents ans. 

Qui sont les Gravures Rupestres de Tanum ? Origines et mythe fondateur

Les gravures rupestres de Tanum se trouvent dans la commune homonyme de la province du Bohuslän, dans le Götaland suédois, à mi-chemin entre Göteborg et la frontière norvégienne. Elles couvrent une période allant approximativement de 1700 à 500 avant notre ère, soit l'intégralité de l'Âge du Bronze nordique tel que défini par le préhistorien suédois Oscar Montelius dans son système chronologique encore enseigné aujourd'hui. C'est l'une des séquences artistiques les plus longues et les plus continues que l'humanité préhistorique nous ait léguées.

Lorsque les premiers tailleurs de Tanum levèrent leur burin, l'Égypte était gouvernée par les pharaons du Nouvel Empire, Mycènes était à son apogée, et la guerre de Troie hantait déjà l'imaginaire méditerranéen. À l'autre bout de l'Europe, sur les côtes battues par la mer du Nord, une civilisation différente, sans écriture, mais non sans mémoire, couvrait les rochers de figures de navires, de guerriers, de soleils et de bêtes. Le grand archéologue britannique John Coles, qui consacra plus de trente ans à l'étude de ces dalles, écrivit dans Shadows of a Northern Past (2005) que Tanum était « la plus grande galerie d'art en plein air du monde nordique ancien », un sanctuaire à ciel ouvert où chaque génération avait ajouté sa propre voix au chœur.

Le paysage lui-même participe au mythe. À l'Âge du Bronze, la mer pénétrait beaucoup plus profondément dans les terres : ce que l'on nomme aujourd'hui le rebond isostatique post-glaciaire a fait remonter la côte de plusieurs dizaines de mètres depuis lors. Les rochers gravés que nous foulons à pied sec étaient alors léchés par les vagues. Les navires sculptés faisaient face à l'océan, comme des prières pétrifiées tournées vers le large. Cette donnée géologique, démontrée notamment par l'archéologue suédoise Ulf Bertilsson, change radicalement notre lecture des sites : Tanum n'était pas un musée à l'air libre, c'était un littoral sacré, une frontière liturgique entre le monde des vivants et celui des eaux profondes.

La redécouverte moderne du site doit beaucoup à un seul homme : Lauritz Baltzer, fonctionnaire et amateur d'antiquités, qui entre 1881 et 1908 publia ses Hällristningar från Bohuslän : un atlas dessiné à la main de plus de six cents planches qui reste, aujourd'hui encore, une source de référence pour les chercheurs. Son entreprise titanesque sauva des centaines de figures que l'érosion et les lichens ont depuis effacées. À sa suite, Åke Fredsjö, Sverre Marstrander, puis Flemming Kaul ont fait de Tanum l'un des laboratoires majeurs de l'archéologie cognitive nordique. Le Musée de Vitlycke, installé près du site éponyme, est aujourd'hui le centre névralgique de cette recherche.

Sur les quelque six cents sites recensés autour de Tanum, cinq concentrent l'essentiel des chefs-d'œuvre : Vitlycke, Aspeberget, Litsleby, Fossum et Tegneby. À eux seuls, ils rassemblent plus de 40 000 figures gravées.

  • Vitlycke : abrite le célèbre « couple sacré », deux silhouettes étreintes que beaucoup interprètent comme un hieros gamos, un mariage divin.
  • Litsleby : porte le « Géant de Litsleby », un guerrier de plus de deux mètres trente brandissant une lance, identifié par certains à une figure proto-Odhinique. 
  • Fossum : est célèbre pour ses scènes de combat ritualisées. 
  • Aspeberget : livre des cortèges de processions solaires d'une rare densité narrative.

Les symboles et attributs des gravures de Tanum

Pour pénétrer le langage de Tanum, il faut d'abord apprendre à lire ses lettres. Les graveurs de l'Âge du Bronze n'ont pas laissé de traité explicatif, mais leur grammaire visuelle se laisse déchiffrer, lentement, à travers la répétition obstinée de quelques motifs cardinaux.

Le navire est le motif souverain. On en compte plus de dix mille à Tanum. Long, effilé, doté de proues animales relevées en cou de cygne ou de cheval, il prend des formes qui évoluent au fil des siècles : navires à double ligne de coque au début de la période, navires à équipages dessinés en bâtonnets-traits plus tard. L'archéologue danois Flemming Kaul, dans Ships on Bronzes (1998), a démontré que ce navire n'est pas un simple bateau de pêcheur : c'est le vaisseau du soleil, l'embarcation cosmique qui transporte l'astre solaire à travers le ciel diurne et le monde souterrain nocturne. La même iconographie se retrouve sur les rasoirs de bronze ornés découverts dans les tombes danoises et sur le célèbre Disque de Trundholm, ce char solaire en bronze daté d'environ 1400 av. J.-C. qui scelle, à lui seul, l'unité d'une cosmologie scandinave de l'Âge du Bronze.

Le soleil et le disque solaire apparaissent sous forme de roues, de croix solaires, de spirales et de cercles concentriques. Ils sont parfois portés par des silhouettes humaines, parfois posés sur les navires, parfois isolés. Cette iconographie solaire n'est pas une exception nordique : elle s'inscrit dans une vaste koinè religieuse de l'Âge du Bronze européen, du Wessex à la Sicile, que l'archéologue Kristian Kristiansen a magistralement décrite dans The Rise of Bronze Age Society (2005). Pour lui, Tanum participe d'une religion solaire pan-européenne dont elle constitue, par sa monumentalité, l'un des sanctuaires les mieux conservés.

Le guerrier à la hache et à la lance est l'autre figure majeure. Souvent gigantesque, doté d'attributs phalliques affichés, casqué de cornes ou coiffé de plumes, il brandit ses armes en posture rituelle plutôt que martiale. Le grand préhistorien suédois Oscar Almgren, dans son ouvrage fondateur Hällristningar och kultbruk (1927), proposait d'y voir des prêtres-rois ou des héros mythiques. Cette interprétation reste largement acceptée. Le « Géant de Litsleby » en est l'archétype : isolé, surdimensionné, il domine la dalle comme une divinité ancestrale.

Les skålgropar : littéralement « cupules » en suédois, sont les figures les plus énigmatiques et les plus nombreuses. Ce sont de simples dépressions circulaires creusées dans la pierre, parfois isolées, parfois groupées par centaines. On a tout dit à leur sujet : cartes stellaires, calendriers lunaires, marqueurs de fécondité, offrandes en miniature. L'archéologue Gro Mandt, qui a étudié les skålgropar de Norvège, y voit prudemment des « points d'activation rituelle » : la pierre y devient poreuse, perméable au sacré.

Le couple sacré de Vitlycke, les empreintes de pieds, les cerfs, les chevaux tirant des chars, les serpents, les arbres cosmiques complètent ce vocabulaire. Ensemble, ils racontent un cycle : naissance, fécondité, combat, mort, renaissance solaire. Ce n'est pas un récit linéaire. C'est une cosmologie en spirale, où chaque image est à la fois un fragment et la totalité.

Ce qui frappe les chercheurs, et ce que Coles soulignait avec insistance, c'est la stabilité de ce vocabulaire à travers douze siècles. Les motifs évoluent, se complexifient, se raffinent, mais le navire reste le navire, le soleil reste le soleil, le guerrier reste le guerrier. Tanum est la preuve qu'une religion sans écriture peut tenir, transmettre et raffiner sa théologie pendant plus de mille ans, par la seule grâce de la pierre et du geste répété.

La signification psychologique et spirituelle aujourd'hui

Pourquoi ces images, gravées il y a trois mille ans par des hommes dont nous ne saurons jamais le nom, continuent-elles de nous bouleverser ? Pourquoi un voyageur du XXIᵉ siècle, debout devant la dalle de Vitlycke, se sent-il rejoint par quelque chose qui le dépasse ?

La réponse tient en partie à ce que Carl Gustav Jung nommait l'archétype. Le navire-soleil, le héros à la hache, le couple sacré, l'arbre cosmique : ce sont des images qui ne sont pas spécifiques à la Scandinavie de l'Âge du Bronze. On les retrouve, sous d'autres formes, dans la barque solaire de Rê en Égypte, dans la nef de saint Nicolas, dans le mât de l'arbre de mai européen. Tanum nous parle parce qu'elle puise dans un fonds psychique commun à l'humanité, ce que Jung appelait l'inconscient collectif. La psychanalyste Marie-Louise von Franz, disciple de Jung, voyait dans les pétroglyphes nordiques l'une des plus pures expressions de l'archétype du passage, du seuil entre ce monde et l'autre.

Mais il y a plus. Il y a ce que les écrivains de la nature appellent le deep time, le temps profond. Se tenir devant une dalle de Tanum, c'est faire l'expérience vertigineuse de la profondeur du temps humain. Trois mille ans nous séparent du graveur, et pourtant son geste est encore là, lisible. Cette continuité matérielle est une consolation philosophique que notre époque, celle de l'éphémère numérique, ne sait plus offrir. L'écrivain norvégien Karl Ove Knausgård a écrit que regarder les pétroglyphes du Bohuslän, c'est « regarder une lettre adressée par les morts à des destinataires qu'ils ne connaissaient pas, nous ».

Spirituellement, Tanum nous propose une cosmologie circulaire. Le soleil meurt chaque soir et renaît chaque matin, transporté par le navire à travers la nuit. Cette image, simple et puissante, est l'antidote exact à l'angoisse moderne de la fin. Là où notre imaginaire est dominé par des récits apocalyptiques linéaires, la fin du monde, la fin des temps, Tanum nous rappelle que les civilisations qui nous ont précédés pensaient en cycles. Rien n'est jamais perdu pour de bon. Tout revient.

C'est aussi une spiritualité du geste. Graver la pierre est un acte d'endurance, d'engagement physique, presque ascétique. Chaque trait demande des heures. Chaque grande figure, des jours entiers. L'archéologue Joakim Goldhahn, qui a tenté de reproduire expérimentalement la gravure d'un navire à l'aide d'outils de bronze, a estimé qu'un seul navire de taille moyenne représentait entre vingt et quarante heures de travail. Ce sont donc des dizaines de milliers d'heures de geste sacré qui s'accumulent à Tanum. Une telle dépense d'énergie n'a de sens que si elle est, pour ceux qui l'accomplissent, une forme de prière.

Pour le pratiquant moderne d'une spiritualité païenne ou simplement pour le contemplatif laïc, Tanum offre une leçon précieuse : le sacré n'a pas besoin d'écriture. Il peut s'exprimer dans le geste, dans le lieu, dans la matière. Il peut se transmettre sans dogme. Il peut survivre à la disparition complète de ceux qui l'ont fondé. C'est cette résilience-là, silencieuse et minérale, que Tanum nous lègue.

L'écho de Tanum dans la culture moderne (et dans la mode MYTHWEAVE)

Long après que les derniers graveurs eurent posé leur burin, vers 500 avant notre ère, lorsque le climat se refroidit, que les sociétés se réorganisèrent et que l'Âge du Fer commença, les images de Tanum s'enfoncèrent dans le silence du paysage. Les Vikings, qui régnèrent sur ces côtes mille cinq cents ans plus tard, ne savaient déjà plus qui les avait gravées. Les sagas n'en parlent pas. Elles étaient devenues, pour les Scandinaves médiévaux, des marques anonymes laissées par les risar, les géants des âges anciens.

Pourtant, l'iconographie de Tanum n'a jamais complètement disparu. Le navire à proue animale, on le retrouve, mille ans plus tard, dans les drakkars vikings d'Oseberg et de Gokstad. La croix solaire, on la retrouve dans la croix celtique. Le héros à la lance, on le retrouve dans Odin/Wotan. La continuité n'est pas linéaire ni démontrable historiquement, mais elle est archétypique : les mêmes formes resurgissent, parce que les mêmes besoins spirituels demeurent.

Au XIXᵉ siècle, lorsque le romantisme nordique redécouvrit ses racines préhistoriques, Tanum devint une référence pour les artistes du National Romanticism suédois et norvégien. Les peintres Carl Larsson et Nils Kreuger, les sculpteurs comme Carl Milles, ont tous, à un moment ou à un autre, puisé dans le bestiaire des hällristningar. Plus récemment, le designer Sigvard Bernadotte intégra des motifs de Tanum à des objets du quotidien suédois.

Aujourd'hui, l'écho de Tanum traverse la culture populaire sans que beaucoup en aient conscience. Les tatouages dits « nordiques » empruntent massivement à son répertoire, bien plus, en réalité, qu'à l'iconographie viking proprement dite. Le cinéma fantastique, depuis Le Treizième Guerrier jusqu'aux séries scandinaves contemporaines comme Vikings: Valhalla ou Ragnarök, recycle ses navires, ses guerriers à corne, ses soleils en spirale. Le metal nordique, des albums de Wardruna aux pochettes d'Enslaved, s'en abreuve continuellement. Tanum est un substrat invisible, un sous-sol mythologique sur lequel repose une grande partie de l'imaginaire nord-européen contemporain.

Chez MYTHWEAVE, nous croyons que porter un vêtement n'est pas un acte neutre. C'est dire qui l'on est. Notre démarche s'inscrit dans une éthique de la transmission lente. Nous ne piochons pas au hasard dans le folklore nordique. Nous étudions. Le navire de Tanum n'est pas un drakkar. Le héros de Litsleby n'est pas un berserker. Ce sont des figures plus anciennes, plus mystérieuses, et à bien des égards plus pures, parce qu'elles précèdent toute mise en récit littéraire.

Porter une pièce MYTHWEAVE inspirée de Tanum, c'est donc faire un choix précis : celui d'une mémoire longue. C'est se reconnaître héritier non pas d'une mode passagère, mais d'une cosmologie millénaire qui a pensé le soleil comme un voyageur, la mer comme un seuil, et le geste humain comme une prière minérale. C'est inscrire son corps dans une lignée qui commence quand un homme, au crépuscule, a posé son burin de bronze contre une dalle de granit poli, et a décidé qu'il ne disparaîtrait pas tout entier.

Les graveurs de Tanum ne savaient pas écrire. Ils n'ont laissé aucune épopée, aucun nom, aucune date. Et pourtant, ils ont gagné leur pari : trois mille ans plus tard, leurs navires voguent encore. Sur les rochers du Bohuslän. Et désormais, peut-être, sur l'étoffe de ceux qui choisissent de les faire vivre.


Sources et références bibliographiques : 

  • Almgren, Oscar (1927). Hällristningar och kultbruk. Stockholm : Kungliga Vitterhets Historie och Antikvitets Akademien.
  • Baltzer, Lauritz (1881–1908). Hällristningar från Bohuslän. Göteborg.
  • Bertilsson, Ulf (1987). The Rock Carvings of Northern Bohuslän. Stockholm Studies in Archaeology.
  • Coles, John (2005). Shadows of a Northern Past: Rock Carvings of Bohuslän and Østfold. Oxford : Oxbow Books.
  • Goldhahn, Joakim (2008). « Rock Art Studies in Northernmost Europe ». Journal of Archaeological Research.
  • Kaul, Flemming (1998). Ships on Bronzes: A Study in Bronze Age Religion and Iconography. Copenhague : National Museum of Denmark.
  • Kristiansen, Kristian & Larsson, Thomas B. (2005). The Rise of Bronze Age Society: Travels, Transmissions and Transformations. Cambridge University Press.
  • Mandt, Gro (2001). « Womens Imagery in Scandinavian Rock Art ». Norwegian Archaeological Review.
  • Montelius, Oscar (1885). Om tidsbestämning inom bronsåldern. Stockholm.
  • UNESCO (1994). Rock Carvings in Tanum — World Heritage List, Reference 557.

Pour aller plus loin : 

  • Visiter le Musée de Vitlycke (Vitlycke Museum), Tanumshede, Suède.
  • Consulter la base de données Svenskt Hällristnings Forsknings Arkiv (SHFA) de l'Université de Göteborg.
  • Explorer la collection de moulages des pétroglyphes au Statens Historiska Museet, Stockholm.
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